Le progressisme n’est pas une arme de destruction massive

Croire en l’idéal démocratique signifie que nous renonçons à imposer le changement par la contrainte. Le progrès ne saurait donc provenir que d’une délibération populaire libre et éclairée. Voilà pourquoi tout progressisme digne de ce nom doit valoriser et défendre le dialogue.

On aurait pu penser qu’un tel principe allait de soi. Mais ce n’est apparemment pas le cas pour certaines idéologies portant un regard de plus en plus cynique et hostile envers le débat public. La gauche d’aujourd’hui semble menacée par un dangereux nouveau paradigme, une zeitgeist postmoderne qui réduit tout discours politique à une guerre de mots entre opprimés et oppresseurs, où il n’existerait rien de tel qu’une recherche sincère de la vérité et du consensus.

Sous cette vision dystopique, un argument n’a plus de valeur en soi. Seule importe l’identité personnelle de celui qui l’énonce : son passé, son sexe, ses affiliations, son ethnicité… La divergence d’opinions n’est plus considérée pour ce qu’elle est, mais comme une tentative de soumettre un autre groupe à sa propre volonté. Ainsi s’impose un conformisme dogmatique : si vous ne pensez pas comme nous, vous êtes contre nous. Et quand la critique devient elle-même offensante, il n’est plus question de débattre avec l’adversaire, mais de l’invalider, de l’ostraciser. Voilà le nouveau nerf de la guerre, et voilà pourquoi certains milieux prétendument progressistes commencent, ouvertement ou non, à voir dans la contrainte une voie plus prometteuse que le dialogue.

À l’heure où plusieurs sociétés démocratiques semblent se polariser, prendre le temps de se parler paraît certes plus difficile, mais n’a jamais été aussi urgent. Au nom du vivre-ensemble, nous devons éviter les schèmes de pensée qui nous invitent au repli sur soi.

Hélas, malgré un climat politique encore éloigné du trumpisme et de l’extrême droite européenne, la gauche québécoise contemporaine tend elle aussi à se replier sur elle-même, au profit d’un sectarisme préférant signaler sa propre vertu et maudire les « impurs » tout en faisant preuve d’une alarmante incapacité à valoriser ce qui nous unit.

Même en dehors des espaces virtuels hyperboliques, cette réalité ne peut plus être ignorée. C’est notamment ce dont Sol Zanetti, actuel porte-parole de Québec solidaire, a fait la démonstration en juin dernier. L’ensemble de la classe politique parlait alors d’une même voix en condamnant sévèrement la manifestation raciste survenue quelques jours plus tôt à Shawinigan. Mais visiblement, Zanetti n’avait aucune envie de faire front commun. Dans un point de presse surréaliste, l’homme de 43 ans a fondu en larmes en établissant un lien entre la violence subie par les enfants racisés et certaines lignes partisanes à propos de la laïcité et de l’immigration.

Brandir de pareils amalgames n’a rien d’une invitation à discuter librement de capacité d’accueil et de neutralité de l’État. Il s’agit d’un acte hostile à cet égard, au même titre que les malheureux commentaires d’Haroun Bouazzi, alors qu’il avait tour à tour suggéré que ses collègues législateurs étaient racistes, puis affirmé que l’Assemblée nationale est elle-même un espace « toxique ».

Bien que ces propos aient retenu l’attention parce qu’ils proviennent de députés, ils n’en demeurent pas moins ancrés dans des années de rhétorique malsaine à l’intérieur de plusieurs milieux militants, lesquels accusent ad nauseam la classe politique d’alimenter une « peur de l’autre », une « fermeture », une « construction d’un autre dont la culture est inférieure » ou je ne sais quel euphémisme maladroit leur permettant de crier à la xénophobie sans la nommer. Si bien qu’aujourd’hui, tenter d’augmenter le taux de natalité, c’est apparemment se positionner contre les immigrants et pour le retour des femmes au foyer.

Agitée par une culture du mépris qui n’entend ni fait ni raison, la gauche polarisante n’est plus seulement à risque de brûler des ponts : elle joue désormais un rôle indéniable dans l’émergence de certains discours violents. C’est par exemple ce qu’ont illustré Michel Savard et Vanessa Durand, ex-candidats du PLQ et de QS, en comparant les péquistes à des nazis et en affirmant que leur communauté queer « mérite » la haine qu’elle reçoit. Que des propos aussi gratuits et graves visent le PQ, une coalition historiquement proche de la social-démocratie, en dit long sur les dérives sectaires de notre époque.

Je crois en une gauche constructive, rassembleuse et désireuse de travailler avec tous pour le bénéfice de chacun. Se complaire dans la rancœur et l’arrogance, c’est cultiver le même climat social clivant où germent les mouvements de droite les plus virulents d’Occident. Pour briser ce cycle de polarisation, notre action politique doit se baser sur le respect, l’ouverture d’esprit et le souci des faits. Nous devons, en d’autres termes, prendre le progrès au sérieux en protégeant ce qui le rend démocratiquement possible : un dialogue collectif sincère, une réflexion publique qui engage le citoyen plutôt que l’aliéner. Le temps est venu pour un examen de conscience.

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